Successions France-Suisse : souverainisme, isolationnisme et impérialisme (19/08/2013)

Le débat sur la convention de double imposition sur les successions est passionnant. Pas vraiment pour ces enjeux... on ne parle que de 300 à 700 successions annuelles (sans doute moins) pour un montant de droits de quelques dizaines de millions d'euros. Il est en revanche passionnant pour ce qu'il révèle des relations entre la France et la Suisse. Passionnant et inquiétant !

Les opposants se réclament du souverainisme, en réalité, les uns sont des impérialistes qui aimeraient que la France applique le droit suisse.. et les autres sont des isolationnistes qui rêvent du temps passé où la Suisse derrière ses montagnes n'avait pas à se préoccuper de ses voisins.

Les souverainistes sincères seraient tout aussi respectueux de la souveraineté des pays tiers. Ils veilleraient à ne jamais imposer leurs lois au delà des frontières, car ils savent que ces incursions ont toujours des conséquences pour leur propre souveraineté. Une incursion au delà des frontières pourrait servir d'exemple à d'autres. Le souverainiste sincère comprend que la souveraineté est maximisée dans la bonne entente mutuelle. Le souverainiste du XXIème siècle prend forcément en compte que dans un monde interdépendant la souveraineté est plus forte lorsqu'elle est partagée. Un souverainiste sincère veillerait à intégrer les préoccupations de la France a voir les contribuables communs être les seuls à n'être pas soumis à des droits de succession.

L'argumentation des opposants à la convention relève plutôt de l'impérialisme. Pour eux la Suisse est un modèle à suivre pour l'Europe. Sans doute sur certains points, mais tout de même, l'Union Européenne n'a pas comme voisin, une entité plus grande sur laquelle elle pourrait dupliquer le modèle Suisse. Ils aimeraient que la France supprime les droits de succession comme la plupart des cantons Suisses. Ils exigent que la France applique le droit suisse à ses propres contribuables résidant sur sol français ! Ils refusent à la France son droit souverain de dénoncer une convention signée pour éviter les doubles impositions et qui a été transformée de fait, depuis 10 ans, en convention de double exonération. Ces arguments ne relèvent certainement pas du souverainisme mais plutôt de l'impérialisme.

Pour l'occasion ils se sont associés aux isolationnistes. Ces derniers sont moins à la pointe dans le débat. Ils attendent patiemment de récupérer les fruits de ce que les impérialistes auront semé. On connait les isolationnistes suisses depuis longtemps. Nostalgique d'un monde ancien où la Suisse, tel un Shangri-La au milieu de l'Europe, serait une sorte de paradis perdu hors du monde. Ils rêvent du temps où il n'y avait ni Grippen ni Rafale qui peuvent désormais parcourir tout le pays en 20 minutes seulement. Ils rêvent du temps où les montagnes isolaient tellement la Suisse qu'elle n'avait pas à se préoccuper du reste du monde. Mais voilà, transports, migrations, communication, information, le monde a changé. Les isolationnistes préfèrent les certitudes d'un passé révolu aux incertitudes d'un monde à construire. Pour ces isolationnistes, les préoccupations de la France dans ce débat sont purement et simplement illégitimes, nulles et non avenues. Les impérialistes sont tellement pris dans leurs contradictions qu'ils reprennent certaines conceptions des isolationnistes comme ce Conseiller National PLR qui affirme avec aplomb qu'il n'a pas à se préoccuper, ni même entendre de la position française.

On sait comment tout cela finira : les impérialistes sont ultra minoritaires en pays neutre. De toute façon, leur initiative est vouée à l'échec, car la France est aussi souveraine. En revanche, ils accréditent l'idée en Suisse que le reste du monde est hostile. Que les préoccupations des autres pays ne sont pas légitimes mais simplement nuisibles. Que la Suisse peut imposer ses lois sans jamais se préoccuper de ses voisins. Ils sont contents parce qu'ils gagnent un peu de visibilité. Mais dans les faits, ils donnent simplement du grain à moudre aux isolationnistes. Tout cela aura des conséquences dans le débat public suisse.

Je me demande bien où ces Libéraux veulent en venir : à quoi ressemble au XXIème siècle un pays libéral mais isolé du monde ?

Dans les prochaines années, des questions simples seront posées au souverain suisse sur l'acceptation de règles internationales. La Suisse prendra-t-elle sa place dans le monde qui se construit ou préférera-t-elle se replier sur elle-même ?

Vu la tournure que prend le débat public en Suisse, c'est manifestement la voie de l'isolationnisme qui est en marche : les souverainistes sincères, ceux qui appartiennent aux 3 ou 4 partis dont les Conseillers Fédéraux ont approuvé cette convention n'osent même plus intervenir dans le débat. Les souverainistes sincères n'osent même plus affirmer que les pays voisins ont aussi le droit d'avoir quelques sujets de préoccupations légitimes. Sans leurs interventions la Suisse glisse rapidement sur la pente de l'isolationnisme. Une voie qui aura des conséquences graves pour notre région qui au contraire a un besoin vital de collaboration bilatérales fortes, franches et constructives.

Dans les impasses on finit par faire demi-tour.. ça prend plus de temps, c'est plus difficile, parfois il y a de la casse !

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