Succession France-Suisse : qui a intérêt au désastre ? (16/08/2013)

Les interventions musclées des avocats fiscalistes contre la convention de double imposition sur les successions entre la France et la Suisse indiquent de manière assez claire où se situe leur intérêt commercial. Leurs mensonges, leurs approximations et leurs exagérations ont en revanche masqué l'intérêt de la majorité des personnes concernées.

D'abord qui est concerné ? Les opposants citent allègrement des défunts Suisses, résident Suisses ayant des biens en Suisse.. bien sûr ils ne terminent pas leur phrase pour préciser qu'il faut qu'ils aient un héritier en France pour être concernés. En réalité ne sont concernés que les successions dont l'héritier, le défunt ou les biens sont situés de part et d'autre de la frontière : c'est à dire de contribuables relevant à la fois du droit suisse ET du droit français.

Voilà quelques éléments pour comprendre qui a intérêt que cette convention soit signée... et qui a intérêt à ce qu'il n'y ait pas de convention :

1) Ceux qui intérêt à ce qu'il n'y ait pas de convention :

D'abord bien sûr nos amis avocats fiscalistes suisses. L'absence de convention créerait un vide juridique qui créerait de multiples contentieux dont ils pourraient vivre grassement pendant plusieurs décennies... au détriment de leurs clients.

Les forfaits fiscaux croient que l'absence de convention leur permettrait de masquer plus facilement une partie de leur patrimoine et d'échapper ainsi aux droits de successions. C'est un jeu dangereux en droit français : le recel successoral y est très sévèrement sanctionné.

L'administration fiscale et les contribuables français n'ont pas intérêt à la signature de la convention. En l'absence de convention, l'administration fiscale pourrait imposer les contribuables Suisses dès le premier euro plutôt que de leur faire bénéficier des multiples déductions et abattement prévues par le code général des impôts. Ces abattements permettent à 80% des successions d'échapper à tous droits. Par ailleurs, en l'absence de convention la France n'aurait pas à déduire les impôts payés par les héritiers aux cantons Suisses. Un gain de seulement quelques dizaines de millions d'euros par an... sans aucune conséquence sur les déficits publics qui eux s'élèvent à 100 milliards annuels mais toujours bon à prendre.

Certains cantons romands estiment que l'imposition des successions rendra beaucoup moins attractive leur offre prédatrice de forfaits auprès des meilleurs contribuables français. Ils craignent des pertes fiscales importantes avec moins de forfaits fiscaux. Ils ont en partie raison s'ils fondent leur comparaison sur la convention actuelle. Mais la suppression des droits de successions en Suisse depuis quelques années a créé des inégalités trop importantes en France sur les successions transfrontalières : la France est déterminé à mettre un terme à ces inégalités et donc à dénoncer la précédente convention comme elle en a le droit. Les forfaits fiscaux n'ont pas de bénéfices particuliers à attendre de l'absence de convention et l'exemple Genevois prouve que les forfaits fiscaux continuent d'exister même avec une imposition des successions.

2) Ceux qui ont intérêt à ce que la convention soit ratifiée :

Tous les honnêtes contribuables transfrontaliers : avec la signature de la convention ils bénéficient des abattements et déductions qui permettent d'exempter de tout impôt le premier million d'euros de patrimoine net de dette. Pour 80% des contribuables cela signifie AUCUN droits de succession avec la convention... mais des droits de succession importants sans convention.

Les 20% de contribuables dont le patrimoine familial net de dette est supérieur à 1 million d'euros paiera des droits dans les deux cas... mais avec une convention, ils sont exonérés de droits sur le premier million ce qui allège très significativement la facture. A titre d'exemple, pour ceux qui transmettent un patrimoine de plus de 2,8 millions d'euros par enfant, la signature de la convention leur permettra de réduire leurs droits de successions de 450 000 euros.

En plus de payer moins d'impôts en France grâce à la convention, les contribuables transfrontaliers des cantons de Vaud, Appenzell RI, Lucerne, Soleure et Neuchâtel échapperait ainsi à la double peine de devoir payer les impôts Français en plus de leurs impôts cantonaux. La position de quelques élus Vaudois opposés à la convention est totalement incompréhensible... sauf s'ils ont plus à cœur de défendre les intérêts des avocats fiscalistes et des forfaits fiscaux que ceux de leurs propres électeurs.

Si l'initiative pour l'instauration de droits de successions fédéraux pour financer l'AVS était adoptée, la convention permettrait à tous les héritiers transfrontaliers de tous les cantons de déduire l'impôt fédéral de l'impôt payé en France. Sans convention, il y aura double imposition.

Les diplomates français et suisses... le débat actuel, ses clichés et ses caricatures ont déjà fait suffisamment de mal aux relations franco-suisses. La ratification permettra d'aborder d'autres sujets plus sereinement.

Le Conseil Fédéral est à l'initiative de la négociation ayant conduit à cette convention. L'intérêt financier de la France est plutôt de ne pas avoir de convention. Après le rejet des accords avec les Etats Unis, un rejet de la convention par le parlement suisse nuirait à la crédibilité internationale du Conseil Fédéral et donc à sa capacité à négocier d'autres conventions. Pour rappel, le Conseil Fédéral a approuvé à deux reprises cette convention.

Le Grand Genève a également intérêt à ce que cette convention soit adoptée. L'imposition des successions dès le 1er euro serait tout à fait néfaste aux échanges transfrontaliers et pourrait conduire à une chute brutale de l'immobilier dans le Genevois français. Une baisse est sans doute souhaitable vu les excès actuels, une chute en revanche aurait de graves conséquences sociales et économiques pour notre région. Par ricochet, cela aggraverait la bulle immobilière et la pénurie de logements à Genève. Par ailleurs, il serait plus sain pour notre agglomération que les lois nationales s'appliquent équitablement à tous quelques soit sa nationalité. Le principe d'égalité doit guider la construction de notre agglomération binationale.

 

Lors d'une interview sur le sujet, un journaliste m'a demandé si j'étais contre la concurrence fiscale : Non, elle oblige à une meilleure efficacité de la dépense publique et rompt le quasi monopole de la puissance publique. Mais cette concurrence fiscale atteint ses limites lorsque les gouvernements commencent à préférer les meilleurs contribuables étrangers à leurs propres citoyens moins rentables. Les travers du débat sur cette convention montrent que manifestement déjà aujourd'hui certains intervenants préfèrent largement les intérêts des forfaits fiscaux à ceux des Suisses.

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