16/04/2010

Frontaliers et chômage à Genève : quelques faits

Si on s’arrête aux préjugés sans regarder les faits, l’affirmation « les 52733 frontaliers occupent les emplois des 14887 chômeurs genevois » pourrait passer pour une évidence.

 

 

Une évidence qui ne résiste pas aux faits :

 

1) Il n’y a aucune corrélation à Genève entre l’évolution du nombre de frontaliers et le nombre de chômeurs à Genève comme le montre les courbes ci-dessous. S’il y avait le moindre lien de causalité, il y aurait une corrélation statistique. (cliquer sur le graphique pour le voir en plus grand)

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2) Dans la série statistique du nombre de chômeurs et du nombre de frontaliers il y a d’ailleurs plus de contre-exemples. Ainsi sur les 14 dernières années couvertes par les statistiques de l’OCSTAT dont je dispose, le nombre de frontaliers et le nombre de chômeurs ont évolué dans le même sens seulement 6 fois… et dans des sens opposés 8 fois ! Ainsi l’année 2006 au cours de laquelle le nombre de frontaliers a le plus augmenté, fut une année durant laquelle le nombre de chômeurs a baissé à Genève. En 1997, le nombre de frontaliers a baissé et c’est aussi l’une des années ou le nombre de chômeur a le plus augmenté. Le nombre d’emplois à Genève n’est pas une quantité fixe qui se partagerait dans un jeu à somme nulle entre Genevois et frontaliers. Il y a une très faible corrélation statistique entre les frontaliers et les chômeurs à Genève, et cette correlation est l'inverse de celle que défend le MCG. C’est plutôt un même marché d’emplois où les uns et les autres subissent les mêmes aléas et un marché de l'emploi au développement duquel chacun doit contribuer.

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3) Les emplois sont confiés selon la compétence et les qualifications : un emploi revient au candidat le plus compétent, les administrations et syndicats étant chargées de veiller à supprimer toute sous-enchêre salariale possible. L’attribution d’un passeport n’a lui rien à voir avec la compétence ou l’incompétence. Un Etat a besoin d’entreprises performantes et les entreprises sont performantes lorsqu’elles recrutent des employés compétents. Tout autre mode d’attribution des emplois relève du piston – ça existe et cela nuit beaucoup au développement économique.

 

4) Dans le cadre des accords bilatéraux la Suisse et l’Union Européenne ont pris des engagements mutuels sur la libre circulation et sur la non discrimination. L’Union a eu du mal à imposer ces engagements chez les pays signataires de l’Union au début. Mais petit à petit, tout le monde comprend que même les administrations publiques ont intérêt à recruter selon la formation et la compétence plutôt que selon le passeport ou plutôt que de laisser des emplois publics vacants. Cela oblige les Etats à investir un peu plus dans la formation. Contrairement à ce qu’affirme le MCG, je n’ai jamais vu d’offres d’emploi indiquant « Frontaliers seulement ». En France, ni même dans l'ensemble de l'Union, il n'y a pas à ma connaissance d'offres d'emploi "Offre interdite aux Suisses". En revanche à Genève il y a encore quelques offres d’emploi discriminatoires dans les journaux : « Suisses, Permis B ou Permis C uniquement » contrevenant à l’esprit et à la lettre des accords - et tout simplement au bon sens économique, puisque la compétence et le permis n'ont rien à voir.

 

Par ailleurs, ces courbes montrent contrairement aux idées reçues que l’entrée en vigueur des accords bilatéraux en juillet 2004 n’a rien changé à l’évolution du nombre de frontaliers qui est stable depuis 2001. Mais les préjugés ont la vie dure. Ils sont encouragés par des mots étonnants : « France voisine » plutôt que « Genevois français », ou ces panneaux indicateurs dans tout le canton qui désignent par le vocable unique de « France » des directions aussi opposées que « Thonon » à l'est, « Annemasse » au sud, «Saint Julien en Genevois » à l'ouest, ou « Ferney Voltaire » au nord comme un ailleurs inconnu. Ils sont encouragés par des réflexions entendues ici où là selon lesquels les frontaliers devraient être reconnaissants d'avoir un emploi, comme si le canton de Genève faisait venir des entreprises par philanthropie ou que les entreprises recrutaient des frontaliers par philanthropie.

 

Pour certains esprits simplistes, l’accusation contre les frontaliers est une solution d’autant plus facile que toutes les apparences semblent aller dans cette direction : ce sont principalement les habitants du Genevois français qui doivent se rendre à leur travail en voiture et rendre ainsi visible leur lieu d’habitation. Ce sont donc principalement des voitures françaises qui encombrent les routes faute de transports en commun transfrontaliers. Les préjugés ne s’occupent pas de prendre en considération que ça fait bien longtemps dans le Genevois franco suisse que la couleur des plaques ne témoigne pas de la nationalité des conducteurs (ni même de leur lieu d’habitation).

 

 

En revanche ces déséquilibres posent des questions auxquelles il faut apporter des réponses :

 

1)  La politique économique genevoise doit créer plus d’emplois qui correspondent aux compétences des chômeurs Genevois plutôt que de continuer à attirer des emplois avec leurs employés qui aggravent les crises du logement et de la mobilité. Les courbes ci-dessus montrent que la politique économique de Genève depuis 15 ans attire de nombreux emplois mais ne réduit pas le nombre de chômeurs. Simplement parce que les emplois attirés sont déjà occupés et ne correspondent pas aux qualifications des chômeurs genevois.

 

2)  Les formations genevoises doivent améliorer l’adéquation entre les qualifications et les besoins, plutôt que de faire venir des personnes formées. Pour ne prendre que l'exemple de la Banque Privée qui est l'un des secteurs économique important à Genève, il est surréaliste que l’Ecole Internationale des métiers de la Banque Privée n’ait pas été fondée à Genève il y à 30 ans ! Une meilleure formation des banquiers privés aurait permis d’éviter que certaines banques genevoise ne se compromette pas dans la vente de fonds Madoff.