La Suisse ne peut dire ni oui ni non à l'Europe

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Nous arrivons au bout de l'impasse de plusieurs décennies de dénigrement de l'Union Européenne. La Suisse se trouve coincée : incapable de dire "Oui" à un accord que ses autorités ont pourtant mis plusieurs années à négocier, mais pas plus capable de dire "Non". Le parallèle avec la situation britannique est frappant.

Incapable de dire "Oui" car voilà maintenant 20 à 30 ans, que le peuple Suisse est inondée d'un discours dénigrant sur l'Union. L'UDC prétend que l'Union est antidémocratique, et aucun des autres partis ne réponds que c'est l'Union qui organise la seconde élection la plus importante au monde. Aucun responsable politique ne rappelle que les instances démocratiques de l'Union sont le parfait reflet des instances fédérales : le Parlement Européen pour le Conseil National, le Conseil Européen pour le Conseil des Etats et la Commission Européenne pour le Conseil Fédéral. Les plus lâches font même semblant d'oublier que les processus de décision de l'Union à la majorité qualifiée ressemblent à l'exigence fédérale de double majorité du peuple et des cantons. L'armée Suisse est une fierté nationale, mais la sécurité de la Suisse est grandement assurée par les pays de l'Union. Les nationalistes prétendent que sa monnaie serait une monnaie de singe, et les autres responsables politiques craignent de rappeler que c'est bien à cette prétendue monnaie de singe que la BNS a arrimé le franc suisse tant les économies sont interdépendantes. Mais surtout, personne n'a expliqué publiquement que la Suisse a des valeurs plus proches des valeurs de l'Union que celles de la Chine, de la Russie ou des Etats-Unis. Que sa politique environnementale ne sera réellement efficace qu'à l'échelle du continent. Qu'il est particulièrement difficile pour 8 millions de Suisses d'imposer leurs choix souverains à des multinationales ou à des continents s'ils n'instaurent pas un dialogue démocratique avec les 512 millions d'européens qui les entourent. Comment ces dirigeants qui dénigrent l'Europe depuis 20 à 30 ans pourraient ensuite convaincre le peuple suisse d'approuver des accords avec l'Union ?

Comme il est curieux de constater tout ce que la Suisse pourrait apporter à l'Union de son savoir faire historique en débat public et en construction du consensus mais qu'elle choisit plutôt de se réfugier dans l'arrogance paradoxale d'un curieux complexe d'infériorité.

La Suisse n'est pas non plus capable de dire "Non". Car chacun sait qu'il n'y aurait plus d'économie suisse sans accès aux marchés européens. La Genève internationale du XXIème siècle serait grandement handicapée par une sortie de Schengen. La plupart des multinationales ont fait le saut de s'installer en Suisse que lorsqu'elles ont eu l'assurance d'une stabilité des relations avec l'Union. Il n'y aurait pas plus de recherche suisse ou d''échanges universitaire sans accord avec l'Union. Le contrôle des migrations et de la grande criminalité serait impossible sans la coopération avec l'Union. A terme, avec le développement des énergies renouvelables les black out électriques deviendront récurrents sans accord avec l'Union. Il est impossible de dire "Non" tout simplement parce que la Suisse est en Europe... et même en plein milieu !

Pour ma part, j'estime inévitable une crise majeure entre la Suisse et l'Union dans les prochaines années. Fruit de plusieurs décennies de lâcheté de responsables politiques, économiques et médiatiques, qui ont préféré dénigrer l'Union plutôt que d'expliquer l'interdépendance entre l'Union Européenne et la Suisse. La crise pourra être repoussée, d'un an, de deux ans.. peut être même plus si on va dans l'extrême lâcheté à ne pas poser les problèmes. Mais tôt ou tard, la Suisse devra faire un choix, souverain : "oui" ou "non".

C'est assez rare pour le souligner, mais je partage ici le point de vue de l'UDC : la voie bilatérale, initiée par l'UDC est un échec. C'est un processus particulièrement lourd tant pour la Suisse que pour l'Union. C'est un processus injuste puisqu'il accorde un traitement particulier à un pays au détriment des autres. Mais c'est surtout un traité qui reste inappliqué. Genève étant un excellent exemple de la capacité des autorités helvétiques à n'appliquer des traités européens que les clauses qui les arrange sans appliquer les contre-parties durement négociées. S'agissant de la discrimination à l'embauche, nous sommes aujourd'hui dans une politique d'exclusion systématiques des frontaliers qui représente un recul par rapport à la situation des quotas qui pré-existait aux accords bilatéraux : Genève veut impérativement l'accès aux marchés européennes pour les entreprises qui s'installent dans le canton, mais refuse d'ouvrir l'accès des européens à son marché de l'emploi, ou seulement à ses conditions. Alors que le chômage baisse à Genève, il est passé de 8,9% en 2010 à 12,3% en 2015 à St Julien qui est pourtant dans le même bassin d'emploi. Tout cela alors que des entreprises suisses et des régies publiques profitent des accords bilatéraux pour venir prendre des marchés publics. La publication récente des avis de droit sur l'accès des frontaliers aux écoles à mis au grand jour, qu'à l'automne 2018, le Conseil d'Etat du canton de Genève, tel une organisation criminelle, sans autre fondement juridique que deux avis de droit qui lui confirmait l'illégalité de la décision, a refusé d'appliquer les accords de libre circulation dont Genève bénéficie en refusant l'inscription des enfants de frontaliers. Comment l'Union Européenne pourrait-elle faire confiance à des autorités publiques cantonales qui violent délibérément des traités ?

Pour ma part, j'estime que les traités existants doivent être appliqués ou guillotinés. A ce jour, ils ne sont manifestement pas appliqués, en particulier par le canton de Genève qui en est pourtant le premier bénéficiaire. Peu importe qu'ils soient guillotinés ou pas. De toute évidence ils sont amenés à mourir : soit de mort lente à force d'abandon, soit suite à l'impatience de l'Union et de ses membres, soit sous l'un des multiples coup de boutoir de l'UDC qui depuis qu'elle a préconisé les accords bilatéraux à exigé et obtenu près d'une dizaine de votations supplémentaires sur le sujet (Schengen, chaque nouvelle adhésion, les armes... et maintenant les accords eux-mêmes). Tôt ou tard, dans un an ou dans 10 ans, elle renouvellera son exploit de l'initiative contre l'immigration et parviendra à faire tomber les accords bilatéraux qu'elle préconisait hier. Faire tomber les accords bilatéraux est sans doute la meilleure manière de conclure de nouveaux accords plus solides.

Pour ma part, j'estime que ces décennies de lâcheté et d'hypocrisie devront être rattrapées par une ou deux décennies de récession économique pour que le peuple Suisse puisse faire l'expérience de l'interdépendance économique entre l'Union et la Suisse comme ce fut le cas dans les années 90 après le refus de l'adhésion à l'EEE et qui a conduit finalement aux bilatérales. Inévitablement, cette interdépendance de fait doit conduire à un accord : que ce soit l'adhésion ou l'un des accords cadre qui existe avec d'autres pays. Le cheminement sera long et douloureux.

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