20/10/2010

"Faire de la politique en France" pour les nuls

Il n'y a rien de plus facile que de s'engager en politique en France :

Première étape se choisir UN CAMP ! A droite ou à gauche. Si vous choisissez la droite, vous devrez défendre les intérêts particuliers des entrepreneurs, des créateurs d'entreprise et des investisseurs selon la droite... ou des possédants, des rentiers et des riches selon la gauche. Si vous choisissez la gauche vous devrez défendre les intérêts des classes laborieuses, des modestes, des humbles, des exploités, des courageux selon la gauche... ou des profiteurs, des fainéants selon les autres. Une fois le monde divisé en deux.. tout deviendra très simple : "sus à l'ennemi". Ni les uns, ni les autres n'ont conscience que l'ouvrier à sacrément intérêt à ce que son entreprise fonctionne bien et l'entrepreneur a intérêt que ses collaborateurs s'épanouissent dans leur vie autant qu'au travail. Les uns et les autres défendent des intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général.

On peut désormais débattre sans écouter puisque désormais il y a les gentils et les méchants. Il suffira d'opiner à ce que diront les "gentils" et de dire systématiquement le contraire de ce que diront les "méchants". Si d'aventure un méchant commençait à faire des propositions pas trop stupides qui pourraient convaincre des gentils, il faudra simplement l'attaquer, l'insulter ou caricaturer son propos pour recréer artificiellement ces clivages. Pas besoin de réfléchir à l'état du pays, il suffit de cliver, camp contre camp. Plus il y a d'agressivité moins il y a de raison, plus les individus se fient à leur instinct grégaire. Plus il y a de clivage plus il y a d'infantilisation. Peu importe que ces clivages artificiels bloquent le pays constamment.. puisque ces clivages favorisent les intérêts partisans des uns et des autres.

L'avantage dans la politique droite/gauche telle qu'elle existe en France c'est qu'il n'y a pas besoin d'aller trop se préoccuper des gens. La vérité ne vient pas du terrain mais du dogme. "Il faut corriger les injustices de la société selon les uns" ou "il faut aider ceux qui travaillent à créer de la valeur" selon les autres. Une fois qu'on part de ces principes, pas la peine d'aller vérifier les injustices et les créations de valeur sur le terrain. Il suffit de tenir des permanences électorales auxquelles plus personne ne croit... mais de le faire savoir dans les journaux.

Il y a d'autant moins besoin d'aller travailler que de toute façon personne n'a son mot à dire dans ce système là. Il suffit d'être aux ordres du chef de meute celui de droite ou celui de gauche selon le camp choisit au départ. Discipline partisane, discipline ! Dans ce système politique là, il suffit de réfléchir une bonne fois pour toute lorsqu'on choisit son camp... puis plus rien.

Imposez vos décisions par la force. Tuez le débat, ça pourrait diviser votre camp en faisant apparaitre des solutions nouvelles.

Pour ceux qui ne choisirait pas cette facilité, il y a le centre ! Le centre c'est plus compliqué. Le centre ça impose d'aller sur le terrain à l'écoute des gens parce qu'on estime que la vérité ne vient pas des dogmes mais du terrain - ça s'appelle le pragmatisme. Le centre ça oblige chacun à réfléchir, parce que le centre a pour principe la liberté individuelle de vote et pas la discipline comme les autres : on ne peut pas compter sur l'autre pour réfléchir pour soi-même, c'est plus difficile. Le centre c'est beaucoup plus difficile à synthétiser dans des slogans simplistes pour la communication. Le centre doit faire l'effort d'expliquer chacune des positions, expliquer encore chaque jour, dans des blogs par exemple.

Quand on est au centre il faut travailler deux fois plus parce que les esprits simplistes de droite ou de gauche vous classent définitivement dans l'autre camp parce qu'un jour les positions que vous avez défendues ont été différentes des consignes qu'ils ont reçues. La droite et la gauche sont tellement déstabilisées par le centre qu'elles préfèrent parfois faire une trève à leur fausse guerre civile pour s'en prendre au centre : on l'a encore vu lors des élections municipales à Saint-Julien-en-Genevois (document en lien) comme dans beaucoup d'autres villes de France où la droite a fait la courte échelle à la gauche et réciproquement.

Le centriste n'est pas irréprochable : parfois il confond pragmatisme et opportunisme. Parfois il conlut des coalitions d'intérêt plutôt que des coalitions de projet. Parfois, entouré de tant de boue, il s'y tache. Parfois pris à parti, il se défend plutôt que de laisser pisser. Le centriste est humain lui aussi.

Etre centriste c'est beaucoup plus compliqué, plus long, ça demande beaucoup plus de travail mais c'est le seul choix qui soit utile pour les habitants au service desquels vous voulez être.

Commentaires

J'aime bien votre description du paysage politique en France et du manichéisme gauche-droite qui le caractérise. Cela me rappelle le temps où je suivait une formation de management à Fontainebleau en compagnie de cadres dirigeants français. J'avais alors été frappé par les idées qu'ils défendaient avec leurs positions respectives dans l'entreprise: s'ils étaient cadres, c'est qu'ils ne pouvaient pas être ailleurs ! Sans la formuler, ils défendaient une sorte d'appartenance à une caste de dirigeants ayant suivi une filière conforme à cette catégorie sociale... Alors, quand nos abordions le problème des relations avec les syndicats, ce ne pouvait être que l'affrontement d'abord, en prélude à une éventuelle négociation ! Ma condition de Suisse ayant été d'abord ouvrier avant d'être cadre ne pouvait que me pousser à comprendre - un peu - pourquoi la vie sociale en France était et est encore si différente !

Un autre aspect de nos différence réside aussi dans le fait que le Français a une attente exagérée de l'Etat. Ainsi, tous ses soucis ne proviennent que du gouvernement: son salaire trop bas, son temps de travail trop long, sa retraite, son assurance maladie, son loyer, le prix de l'essence... De son côté, l'Etat n'a jamais cherché non plus à diminuer sa participation à tous les niveaux de la vie économique et sociale!

Les manifestations actuelles sont-elles vraiment initiées par la réforme des retraites auxquelles aucun état ne peut échapper, ou sont-elles l'expression de cet esprit de castes que je mentionnais plus haut ? Si c'est le cas, je comprends aisément la difficulté pour un politicien du Centre à se faire entendre, car le Centre, en Suisse comme en France, est aux antipodes des slogans, dans une constante recherche du mieux-être mais aussi de la faisabilité de ce mieux-être par une économie créatrice de valeur ajoutée et, par conséquent, d'emplois et d'acquis sociaux.

Je mesure donc la difficulté de votre tâche, Monsieur Vieillard !

Écrit par : Jean-Bernard Busset | 20/10/2010

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